Sport et Citoyenneté

Lancée en 1829, The Boat Race est la plus ancienne compétition sportive du monde encore viable. Pour la 158e fois cette année, elle a opposé l’Université de Oxford à la non moins prestigieuse Université de Cambridge. Un duel d’avirons à huit avec barreur au prestige jamais démenti : près de 300 000 spectateurs sur les bords de la Tamise à Londres et une diffusion dans 200 pays par le biais de BBC One. Particularité, les athlètes sont des étudiants, amateurs, qui ne perçoivent nuls émoluments pour leurs exploits. Seul compte l’honneur de remporter – ou de ne pas perdre – The Boat Race. Un retour aux sources du sport ?

Quatre miles et 374 yards de course. Un départ à Putney Bridge. Une arrivée à Chiswick Bridge. Pour aller de l’un à l’autre, une vingtaine de minutes de course effrénée sur la Tamise – le record a été établit à 16 minutes et 19 secondes en 1998. Sur le poteau qui matérialise le terme de ce périple sportif, du bleu clair tournant au vert et du bleu foncé. Le clair pour l’équipe du Cambridge University Boat Club et son blason auréolé de deux rames et d’un lion (81 victoires), le foncé pour l’équipage du Oxford University Boat Club et son écusson, deux rames et une couronne (76). « Je ne vois pas qui est en tête mais cela doit être Oxford ou Cambridge » avait lancé un jour, ironiquement, John Snagge, commentateur historique de la course sur BBC radio de 1931 à 1980.

Bière et champagne

« La base de la course c’est sa simplicité, c’est les deux mêmes clubs et le même parcours chaque année mais avec des équipes différents. En définitive c’est l’Homme contre l’Homme et, l’Homme contre l’eau ! » s’enthousiasme Clare Balding, qui couvre désormais l’épreuve en direct pour la BBC. Une opposition sportive enflammée mais amicale tant les berges du parcours en ‘S’ sont ponctué de pubs bourgeois tout autant qu’amicaux. Des quatre coins du Royaume-Uni, si ce n’est du monde, on s’y se retrouve le temps d’une journée pour y consommer des bières… ou du champagne dans le très posh – chic – Bollinger Bar. On appelle boaties, les thuriféraires absolus de la pagaie qui arborent fièrement les couleurs de leur club d’aviron.

« C’est l’institution britannique la plus importante… après la reine » selon (l’ironique) adage, une joute aquatique à huit rameurs avec un barreur par bateau. Pas uniquement des jeunes Brits, puisque cette année l’on comptait, par exemple, tous équipages confondus : 5 Étasuniens, 2 Australiens, 2 Allemands et un Néo-zélandais. Les femmes avaient elles une seule représentante, en la personne de la barreuse oxfordienne Zoé De Toledo. A partir de 2015, elles bénéficieront de la ‘Boat Race equality‘ : le même parcours, le même jour que les hommes. Seul règle, être étudiant(e) dans l’université pour laquelle on concourt. Sachant qu’il n’y a point de filières dédiées au sports, on découvre qu’un massif gaillard de 2,03 mètres et 109,6 kilos, en l’occurrence l’Américain Steve Dudek, suit une Licence en Économie foncière à Cambridge.

Les différentes étapes de sélections intra-universitaires, sont très relevées sportivement parlant dans un pays ou l’aviron bénéficie d’un prestige – et non une pratique – égal à celui du cricket, du football ou du rugby. Deux ans d’entraînements, en parallèle des études, sont nécessaires avec un rythme s’intensifiant crescendo jusqu’à 6 heures par jour, 6 jours par semaine, les 6 derniers mois. Le niveau est si proche du monde professionnel depuis les années 1990, qu’il est courant de voir des rameurs de The Xchanging Boat Race, briller aux olympiades par la suite. Aux Jeux Olympiques de Sydney, pas moins de quatre médaillés d’or étaient des anciens de Oxford (Tim Foster, Luka Grubor, Andrew Lindsay) ou de Cambridge (Kieran West).

Renaissance de l’aviron

Reliquat du passé ou préservation d’un idéal de désintéressement, « c’est la dernière épreuve sportive de cette ampleur, qui se concours en amateur et ou il n’y a ni rétribution financière, ni prize-money » explique Mathew Pinsert, ancien d’Oxford et lui même quadruple champion olympique d’aviron. Un point de vue proche de celui de la journaliste de la BBC Clare Balding, « C’est une course basée sur la tradition et l’honneur et non sur l’argent. C’est le seul événement amateur de cette importance a voir perduré comme tel à travers le temps ». Une pratique qui a longtemps été l’apanage de la haute-bourgeoisie du Royaume-Uni, bien loin d’un quelconque universalisme sportif. Des jeunes gens, issus d’une quasi caste sociale, dont le niveau de performance réel était en fait médiocre jusque dans les années 1980. C’est cet « élitisme» que Trenton Oldfield, nageur impromptu qui a causé 30 minutes d’interruption de course cette année, a voulu dénoncer. Maladroit et anachronique.

Car en définitive l’élitisme sportif a désormais remplacé l’élitisme social – du moins chez les athlètes – dans un double mouvement tout autant ouvrier que bourgeois de renaissance de l’aviron Outre-Manche. 30 ans de politiques sportivo-éducatives co-financées par l’État et des entreprises privées. « Les résultats de ces programmes basés sur la performance sont clairs. La moitié de l’équipe de Grande-Bretagne qui peut prétendre aller aux JO de Londres en 2012 est issue de l’école publique » analyse l’ex-rameur auréolé d’or n 1984 Martin Cross dans les colonnes de The Guardian. Avant de conclure que les dix-huit concurrents de The Boat Race « ont en commun, comme la majorité des rameurs de par le monde, de concourir non pour le gain financier – il n’y en a pas dans l’aviron – mais par goût du défi, esprit d’équipe et accomplissement personnel ».

Des sentiments que l’on a pu lire sur les visages au terme de l’édition 2012, « peut-être la plus dramatique de l’histoire » selon les organisateurs. Arrêt de la course à mi-parcours pendant près d’une demi-heure donc. Reprise marquée par une collision latérale ou l’équipage Dark Blue de Oxford perdit une rame. Fin inégale où Cambridge s’imposa sans forcer sous l’œil approbateur de l’Umpire – l’arbitre. Une fois la ligne franchit, il y eu d’un côté le sourire gêné des gagnants qui préférèrent l’accolade silencieuse à l’effusion de joie. De l’autre, les rictus de déception des perdants qui s’éclipsèrent rapidement alors que l’un d’eux, Alexander Woods, fut évacué, terrassé passagèrement par la fatigue et l’émotion. Du sport, tout simplement.

Thibault Dumas, journaliste Sport et Citoyenneté, à Londres

 

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