Sport et Citoyenneté

Propos de Jean Rességuié (journaliste) recueillis par Inès Boutar et Maxime Leblanc lors du salon Galaxy Foot 2012

 

 

 

 


Sport et Citoyenneté a organisé dans le cadre du salon Galaxy Foot 2012 une table ronde sur les problèmes financiers dont souffre le football. Est-ce que vous pensez que le football est au bord de la crise financière ?

JR : Le football subit la crise économique que l’on a déjà traversée et dont on n’a pas encore franchi le cap. Il y a un réel problème de positionnement du football en France. Est-ce qu’on le cite comme un sport spectacle ? Alors, comment faut-il l’indexer et le taxer ? Aujourd’hui, on se rend compte que le football a un peu trop vécu sur les droits TV, qui ont été assez fleurissants ces dernières années. Certains présidents ont perdu la tête en promettant en plus du DIC (NDLR : Droit à l’Image Collective, aujourd’hui abrogé) la possibilité d’avoir des salaires moins chargés et donc de recruter plus de joueurs. On a vu ce cas avec Lucho Gonzalez et Lisandro Lopez, achetés une fortune au FC Porto. Les clubs portugais sont d’ailleurs plus malins car ils recrutent à moindre prix et survendent ensuite, avec comme premier client le championnat français. Les clubs français commencent tout juste à se rendre compte qu’ils ont des centres de formation dont ils peuvent se servir et qui pourraient être un levier du retour à l’équilibre financier.

La situation est paradoxale : les clubs connaissent des difficultés alors que le montant des droits TV n’a jamais été aussi élevé. L’arrivée d’Al-Jazeera ne va pas changer la donne de ce côté-là…

JR : Sans parler d’Al-Jazeera, il faut savoir que nous sommes à la fin d’une période de quatre ans extrêmement favorable. La part des droits TV dans les revenus des clubs français est de l’ordre de 57% ! Les gros clubs ont subi cette crise car ils ont payé de gros salaires et de gros transferts. Mais aussi parce qu’ils ont moins de partenaires, moins d’investisseurs. L’ouverture de la cotation des clubs en bourse (à Lyon par exemple) et l’arrivée des Qataris au PSG changent la donne. Sur les quatre prochaines années, on se rend compte que les droits TV perdent de 10 à 15% en moyenne, donc les clubs vont devoir être plus raisonnables. Les salaires vont baisser sinon les clubs ne s’en sortiront pas.

Quel impact a eu l’ouverture récente de la cotation en bourse des clubs ?

JR : Un impact peu important. Cette ouverture a juste apporté de la clarté dans les comptes, car les clubs doivent les produire tous les six mois. Par contre, je ne suis pas sûr que cela ait apporté des liquidités. L’Olympique Lyonnais a été obligé d’emprunter de l’argent pour remplir le cahier des charges de son propre stade. Les clubs sont d’ailleurs aujourd’hui à une période charnière : abaissement des droits TV et arrivée de nouveaux stades.

Justement, le naming peut-il être une source de financement supplémentaire pour les clubs ?

JR : L’arrivée de nouveaux stades offrira aux clubs la possibilité de diversifier leurs recettes grâce à de nouveaux abonnés, des activités annexes et toute l’effervescence liée à l’arrivée d’un nouveau stade dans une ville. En termes de naming, l’exemple à suivre est l’Allemagne. Grâce à ce dispositif, les clubs français auront une manne financière supplémentaire, qui peut leur permettre de sortir la tête de l’eau et de ramener leur trésorerie à l’équilibre. Ils auront aussi la possibilité dans un second temps d’aller chercher des fonds étrangers, comme cela c’est passé pour le rachat du PSG. Lille est en train de négocier avec le Qatar, Marseille avec les Russes et les Emirats Arabes Unis. Je pense que si l’on veut arriver à avoir quatre ou cinq gros clubs en France, nous allons être obligés de nous diriger vers cela.

L’arrivée d’investisseurs étrangers ne risque-t-elle pas d’entraîner une perte d’identité pour les clubs ?

JR : Je ne pense pas. Chaque club restera le même, leur identité n’est pas en jeu. Les investisseurs étrangers ne sont pas là uniquement pour l’argent. Lors d’une récente interview, Nasser Al-Khelaifi (NDLR : Président du Paris-Saint-Germain) affirmait qu’il allait « investir 100 millions d’euros tous les ans », avant de se rendre compte que cela n’était pas possible, au vu notamment des règles du fair-play financier, initié par Michel Platini. Cette mesure ne permettra plus aux clubs de faire n’importe quoi. Les investisseurs étrangers offrent de nouveaux moyens, travaillent leur image, proposent de nouvelles manières de gérer les clubs et de trouver des ressources financières en attirant de nouveaux partenaires. Mais, ils ne pourront pas être seuls. Le Qatar ne pourra pas à lui seul permettre au PSG de devenir un bon club français et européen.

Mais on stigmatise souvent l’argent du foot, les salaires mirobolants des joueurs, etc. L’arrivée de nouveaux investisseurs ne va pas arranger la chose…

JR : Vous savez en Angleterre les salaires des joueurs sont calculés à la semaine… Nous n’en sommes pas encore là en France.

Justement, l’idée n’est-elle pas de revenir au jeu, aux valeurs du football ? Est-ce que le football, ce n’est pas Quevilly qui bat Rennes en demi finale de coupe de France plutôt que Barcelone qui gagne la ligue des champions avec l’endettement et le succès qu’on lui connait aussi ?

JR : Le FC Barcelone a peut-être des soucis financiers car il a été très mal géré pendant des années mais il est quand même l’exemple européen d’un club de formation solide, avec des joueurs comme Lionel Messi, arrivé à 14 ans, ou encore Andres Iniesta, Xavi et Pedro. A l’époque ce club n’était pas dans le vrai, mais désormais, en formant d’excellents joueurs qui défendent ensuite ses couleurs, le Barça est un exemple en Europe avec un public et une image extraordinaire. Malheureusement, ils ont encore des difficultés dues à des années de gouvernance douteuse, qui a conduit à l’accumulation d’un important déficit. Mais avec le nouveau règlement du fair-play financier, s’ils veulent pouvoir participer à la Champions Leagueces prochaines années, ils vont devoir retrouver l’équilibre financier. Il y a trois ans, quand Michel Platini avait évoqué l’idée du fair-play financier, personne ne croyait à ce règlement. Maintenant, il ne faut pas tomber non plus dans un système proche des ligues fermées américaines, avec des salary cap

A ce propos, lors de la table ronde organisée par notre think tank, Olivier Ferrand[1] proposait trois solutions pour limiter l’endettement des clubs, en s’inspirant du modèle américain. L’une d’entre elle était d’établir un plafond selon un pourcentage du budget total sur la masse salariale. Selon vous, ce système est-il transposable en France ?

JR : Je ne suis pas convaincu. Economiquement, en France, les clubs ne pourront plus faire des salaires de 300 000 euros par mois. Il y a seulement sept ou huit joueurs qui touchent cette somme et seulement trois qui les valent. Les clubs vont devoir revenir en arrière. Je suis persuadé que dans les cinq ou six prochaines années, il n’y aura pas plus d’un joueur en Europe qui sera transféré à 46 millions d’euros, comme l’ a été Javier Pastore l’été dernier.

Doit-on craindre alors la fuite des plus grands joueurs hors d’Europe ?

JR : Non, je ne pense pas. Un footballeur de 25 ans ne va pas aller « s’enterrer » dans un championnat des Emirats. S’il veut continuer à joueur au meilleur niveau international et avoir une chance d’être sélectionné dans son équipe nationale, l’Europe restera toujours le passage obligatoire.

Pourquoi êtes-vous favorable à l’instrument du fair-play financier de l’UEFA ?

JR : Je pense que Michel Platini va aller jusqu’au bout. C’est son principal objectif depuis son arrivée à la tête de l’UEFA. Il a montré qu’il pouvait ouvrir l’accueil du championnat d’Europe à de nouveaux pays comme l’Ukraine et la Pologne, avec les difficultés qu’on connait mais aussi les avancées que cela implique en termes d’infrastructures et de développement des territoires. Michel Platini va réussir. C’est un football qui a de la suite dans les idées et je pense qu’il se prépare à prendre la suite de Sepp Blatter à la tête de la FIFA. Je ne sais pas comment la suite va se dérouler. Peut-être que certains clubs vont être amenés à créer une ligue professionnelle européenne, en développant leurs propres ressources et leurs propres partenariats. Ils seront alors en concurrence avec la Champions League, qui est très lucrative. Donc, cela me parait très compliqué…

Concernant le championnat de France, il peut devenir une vraie vitrine du football européen. Il faut faire attention aux dépenses des clubs, notamment sur les salaires des joueurs, et recentrer le débat autour des jeunes, ce que fait Lyon. Ils n’ont rien inventé mais ont tout compris. Ce club a été en avance pendant un moment puis s’est rendu compte qu’il avait fait des erreurs en dépensant l’argent qu’il n’avait pas. Le modèle de son centre de formation est suivi désormais par d’autres clubs comme Montpellier qui récoltent les bénéfices de son travail cette année. Sortir quatre à cinq jeunes tous les ans est la clé de la réussite, tout en gérant le ratio recrutement de stars/jeunes issus du centre de formation. Le PSG n’arrive pas encore à suivre ce modèle, ce qui entraine un manque d’identité locale « Paris/Ile de France ». Malgré les millions dépensés cette année, le PSG ne sera vraisemblablement pas champion de France. Ce qui est rassurant d’un côté, puisque c’est l’incertitude du sport qui nous permet encore de pouvoir rêver !


[1] Président et fondateur du think tank Terra Nova

 

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